Masterchef

Port Aransas est à huit heures de route de Dallas, c’est la seule ville de Mustang Island. On y trouve des crabes peureux qui se réfugient dans des trous au moindre mouvement. On y voit des dauphins s’ébattre en liberté. Des oiseaux de toutes formes et de toutes grosseurs: des petits qui courent vite, des gros qui volent en groupe, des solitaires qui pêchent les pattes dans l’eau, immobiles pendant des heures. 

Le seul détail qui manque à ce paradis terrestre, c’est de la nourriture comestible.

Séquence je me plains:

Le soir de notre arrivée, nous avons voté à l’unanimité qu’une pizza ferait bien l’affaire.
Ni une ni deux, au vu des critiques des gastronomes du coin la Pizzeria que nous nommerons X fera l’affaire.
Nous pénétrons donc dans l’endroit. Je me refuse à le nommer resto.
Après avoir poussé deux double-portes, nous voilà face à la caisse. Oui, la caisse, comme la caisse pour payer.
C’est courant aux Etats-Unis. Et malheureusement mauvais signe. Genre, paye avant, parce qu’après le repas, c’est pas sûr que t’acceptes.
Tu m’étonnes…

Pour bien visualiser la scène, tu t’imagines une sorte de salle dont le sol est jonché de papiers gras et de morceaux de pizzas à demi-mangées, des banquettes rouges et grasses et des nettoyeurs de salle désespérés.
Si tu ne vois pas ce que j’entends par nettoyeur de salle, j’t’explique. Il s’agit généralement d’une personne qui déambule dans la salle, l’air hagard, armée d’une table à desservir à roulettes ( j’ai googuélisé le terme pour une plus grande précision) sur laquelle trône généralement une bassine remplie d’eau sale qui fait floc-floc à chaque tour de roue et où sont entassées les assiettes sales.

Généralement, tu évites ce genre de bouges infâmes. On n’est pas masochistes, si on peut éviter une hépathite ou un ténia d’ici le retour à la maison, on le fait. Mais des fois… et oui, des fois, si il est tard, que ta progéniture chouine qu’elle a faim, si tu ne trouves aucun resto décent ouvert, si tu te refuses à avaler la moindre nourriture provenant d’un fast-food, tu rends les armes et pousse la porte d’un endroit de merde, en te réconfortant de la seule façon pitoyable qu’il te reste: dis-toi que la cuisson tue la plupart des bactéries.
Que celui qui n’a jamais poussé la porte d’un bouis-bouis  me jette la première fourchette sale.

Tiens ça me rappelle, sur la Route 66, un troquet recommandé par le Routard où les glaces étaient soit-disant à se damner.
Notre fils n’a jamais voulu s’approcher de la table sur la terrasse: « Elle colle autant que le banc » qu’il disait! Il nous regardait manger nos glaces avec un air tellement dégoûté qu’on a eu du mal à finir nos milk- shakes sans vomir, dis donc!

Bref, tu passes donc par la caisse, payes un montant bien trop élevé pour ce que tu t’apprêtes à ingurgiter. Pendant ce temps tu te mets en condition et répètes en boucle le mantra:  « Je me nourris, je ne mange pas, je me nourris, je ne mange pas… »
C’est là que l’Homme s’est retourné vers moi et a dit, je le cite, c’est merveilleux d’optimisme ( ou de mauvaise foi) : « Ça va aller ».
Comme quand le neurochirurgien se penche sur son patient au moment de l’anesthésie, lui tapote le drap vert et lui dit « ça va aller ». En général, c’est comme payer avant le repas, c’est mauvais signe.

A ce stade, je fais déjà la gueule.
C’est alors que mes yeux tombent sur la rangée de pizzas en libre-service sous les lumières pour les garder au chaud et je me souviens avoir pensé: « Une mama italienne pourrait s’ouvrir les veines ici ».
Mais la cerise n’a pas encore écrabouillé le gâteau. Elle prend la forme d’un petit garçon qui se sert quelques parts de « pizza » avec les doigts et … la bouche, mais oui! Et tire sur le fromage avec la bouche, produit un grand fil de fromage ou de plastique, je ne sais plus, jusqu’à ce que: « BAM! » comme dirait mon fils, le fromage se coupe brusquement et retombe dans le plat commun sous nos yeux révulsés, oui, parce qu’à ce stade, tu vomis plus, tu crèves de dégoût sur le carreau au milieu des serviettes sales et des bouts de pizzas prémâchées.

J’attends donc qu’un des serveurs sous-payés et sous-motivés dépose une nouvelle pizza pour servir ma fille qui regarde son assiette.
Je pose l’assiette sur la table devant elle, je découvre qu’elle a les larmes aux yeux. Cette putain de pizza est tellement moche que ma fille en chiale!
Non, mais, tu visualises l’affaire?
Et là, je ne peux pas m’en empêcher, je lui dis: « ça se voit que t’as pas fait la guerre! », histoire de détendre l’atmosphère.
On s’est mis à rire, ça devait être nerveux. J’ai sorti mon téléphone et relu une des critiques à voix haute, postée sur le fameux site qui te « conseille des voyages » ( là je te fais un gros clin d’oeil parce que tu as deviné que je parle de Tripadvisor), parce que c’était la bonne façon de finir ce « repas ».

Je la traduis et je la partage avec toi parce que je la trouve infiniment drôle:
« La pizzeria X, c’est devenu au fil du temps le resto familial où nous célébrons notre premier repas des vacances sur l’île, tous les ans. Leurs pizzas sont fantastiques et leur salad-bar est incroyable ».

A chaque fois que je lis cette critique, je ris.

Sois rassuré, le jour suivant, nous avons quitté l’île et tiré jusqu’à Corpus Christi pour faire un petit dîner au poil. Je ne suis pas sûre que parler de poil soit très heureux dans cet article.
Pardon.



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