L’affaire.

Fil de fer barbelé posant les limites d'un champ, d'un ranch, d'une propriété.
Je voulais te parler des élections américaines, et au dernier moment j’ai réalisé que je ne t’avais jamais parlé de la sécurité et de la justice au Texas, et plus précisément dans ma ville. Il s’agit d’un sujet important, essentiel même dans un état où l’on a le droit de porter son arme de poing au côté et de s’en servir si l’on est menacé. Et c’est surtout un argument de poids au moment des élections. 
J’ai choisi de te parler de deux drames qui viennent de toucher la population texane et plus précisément ma région, le Tarrant County.
Depuis l’affaire Ebola à Dallas, nous avons décidé de ne plus regarder les informations télévisées. Nous avons eu la confirmation à cette époque que plus encore qu’à la télé française, les chaines d’infos américaines adorent le sensationnalisme et sont prêtes à créer la panique au sein de la population pour faire de l’audimat.
Avec le recul, nous réalisons combien nous étions crédules et innocents devant cette vague de « désinformation », qui nous abreuvait non-stop jusqu’à l’écœurement. Crois-moi le réveil est pire qu’une gueule de bois et tu promets que « Plus jamais, vous avez entendu? Plus jamais on allume cette télé! » 
Et comme un toxico, tu rechutes quelques semaines plus tard, parce que tu t’es endormi dans ton fauteuil et que ton doigt dérape sur la télécommande.  « Y’a quoi à la télé? »
Et là, tu comprends mais un peu tard qu’il est 22h15 et que c’est l’heure de la désinformation. Tu es sidéré par un reportage qui te fait frémir. Les pommes vendues dans ton supermarché préféré aurait provoqué des cas d’infection par e-coli. Tu te surprends à examiner tes trois pommes vertes racornies d’un oeil méfiant: « On les jette, hein? »
Je te laisse digérer – je choisis mon vocabulaire à dessein- cette information et t’annonce que ce reportage a sonné le glas des infos de 22 heures dans notre maison.
Pour en revenir à l’affaire qui nous préoccupe aujourd’hui, je n’en ai donc pris connaissance que par le plus grand des hasards. J’ai activé les alertes news en plus des alertes météo il y a quelques mois sur mon téléphone, histoire de savoir à quelle vitesse le monde va dans le mur et surtout pour continuer à m’en plaindre à bon escient.
C’est ainsi que mardi dernier, qui était aussi Super Tuesday, j’ai reçu un message m’informant qu’un « shooting » avait eu lieu dans un parc de ma ville.
Mardi dernier un homme que je nommerai G., je ne lui prêterai aucune gloire posthume, a été relâché de la prison de Euless à 11 heures 23. G., accro aux methamphétamines, a dans la foulée cambriolé une maison où se trouvaient des armes. Quelques heures plus tard, aux alentours de 14 heures 30, des coups de feu ont retenti dans un parc de la ville. Les riverains ont aussitôt appelé le 911. Des officiers sont arrivés rapidement sur les lieux. G., retranché dans des conduits d’évacuation d’eau, met en joue les officiers. Pris dans l’embuscade, l’Officier Hofer, 29 ans, est mortellement touché.
Dans notre ville, c’est un choc. Notre petite bourgade est un coin très tranquille où il ne se passe généralement rien de grave. Très vite, les funérailles sont organisées. Elles se tiendront dans Pennington Field, le stade de la ville. Tous les habitants sont invités à lui rendre hommage. Le parcours du cortège nous est envoyé par e-mail. Nous pouvons nous rendre au stade, comme l’équipe de football de Trinity High School qui sera présente dans les gradins, ou attendre sur les bords de route avec des drapeaux et des fleurs pour le saluer une dernière fois. 
Je choisis cet exemple pour te montrer combien ma banlieue est calme et peu propice aux faits divers qui peuvent agiter d’autres régions d’Amérique. Les cambriolages sont les délits les plus courants et encore, cela demande une inclination pour le suicide chez le voleur. Si je te raconte qu’une connaissance nous a expliqué récemment avoir installé un panneau sur sa porte proclamant:  « Go away or I shoot », tu comprends mieux ce que je veux dire?
La seconde histoire que je vais te raconter a eu un retentissement national. Elle s’est déroulée dans Tarrant County aussi, mais au sud de Fort Worth.
Je vais te parler de l’affaire « Ethan Couch ». Les faits remontent au 15 Juin 2013. 
Il est tard, un peu plus de 23 heures. Ce soir-là, Brianna, une jeune femme de 24 ans rentre chez elle. Alors qu’elle passe devant le domicile de la famille Boyles, un pneu de sa voiture éclate, elle fait une embardée et accroche la boîte aux lettres des Boyles. Ces derniers sortent de la maison, accompagnés de leur fille de 21 ans pour constater les dégâts. A ce moment-là, le pasteur Jennings qui rentre chez lui en voiture avec ses deux fils ados, s’arrête pour demander si tout va bien. Brianna est au téléphone pour prévenir sa mère. Le père Boyles range sa boîte aux lettres inutilisable dans le garage.
A quelques kilomètres de là, le jeune Ethan Couch, 16 ans, a organisé une petite soirée dans la villa de son père. Ils sont six jeunes de son âge. Ethan vient d’une famille aisée. Très aisée. Et bourrée de problèmes. Alcool, drogue, violence, je ne rentre pas dans les détails. Alors qu’il n’avait que 13 ans, le gamin empruntait la voiture de son père pour se rendre à l’école. « Il en est capable, il est le meilleur conducteur que je connaisse » assure le père. Avant de menacer l’administration scolaire: « j’achèterai l’école » et de finalement en retirer son fils d’après les documents officiels. Car la famille est connue des services de police. A 15 ans, Ethan est surpris en train de se soulager dans un coin de parking par un officier de police:  « Qu’est ce que vous pensez que je suis en train de faire? » oppose-t-il à l’officier sidéré qui lui demande ce qu’il fabrique. L’officier découvre une gamine de 14 ans, nue, en plein coma éthylique à l’arrière de la voiture du gamin.
Le soir du 15 Juin, la fête est plus qu’entamée quand il décide d’emprunter l’imposant pick-up de la société de son père. 
Ethan a bu: son taux d’alcoolémie est trois fois supérieur à la limite autorisée et plus tard, il sera aussi détecté positif à la marijuana et au Valium. A sa copine qui s’inquiète de son état, son meilleur ami répond qu’il est capable de conduire. Ils s’entassent dans l’énorme véhicule: deux à l’avant, deux à l’arrière, et deux dans la benne.
La gamine qui est assise à l’arrière se met à hurler quand elle voit qu’il conduit dans la voie de gauche, mais il trouve ça drôle, et accélère…
Il roule à plus de 110km/h sur une route limitée à 65km/h.
Le choc est d’une violence inouïe, il percute la voiture de Brianna sans jamais avoir effleuré les freins. Il tue sur le coup Brianna, le pasteur, la mère et la fille Boyles. 
L’état des corps laisse penser qu’il s’agit d’un crash aérien. 
Quelques mois plus tard se tient le procès à huis-clos. Le psychologue de la famille, Dick Miller, va tenir des propos qui ont mis en émoi l’Amérique entière. Il va plaider la cause du gamin qui n’est finalement qu’une victime de l’irresponsabilité de ses parents. Il plaide un cas d’« affluenza ». Il s’agit d’un néologisme, une sorte de croisement entre les termes « affluence » (richesse) et « influenza » (grippe).
Une sorte de maladie créée par nos sociétés et leurs petites banlieues dorées, un mal-être dû à la surconsommation. Une dégénérescence de l’enfant gâté. Un gamin qui ne sait pas ce qu’est une limite parce que les limites, il les achète.
Le jugement rendu, alors que la défense avait requis 20 ans fermes, a été de 10 ans de probation et l’obligation de suivre une désintox. Point.
Ethan s’est aussitôt envolé pour la Californie où il est entré en rehab. Une clinique de luxe, où l’on propose équitation, natation, cours de cuisine… Deux mois plus tard, avec une facture de 90 000 Dollars, Ethan est rentré à la maison avec son père contre l’avis de tous les professionnels. 
Depuis? 
C’est ça qui est intéressant et qui a fini de révolter les Américains et qui aujourd’hui, à l’époque des élections, risque de peser dans la balance. Mi-décembre, Ethan a disparu après qu’il ait été reconnu sur des vidéos en train de jouer au beer-pong, violant allègrement sa probation. Il s’était donc réfugié avec sa mère à Puerto Vallarta, au Mexique, histoire de fuir les ennuis…
Extradé par le Mexique et de retour au Texas, il est aujourd’hui emprisonné à la prison pour adultes du Tarrant County jusqu’à son 19e anniversaire, au mois d’Avril.
Les élections américaines, avant de prendre une tournure nationale, se jouent au niveau local. Il ne faut pas oublier qu’en Amérique, le système électoral est un suffrage universel indirect.

Les deux hommes qui s’affrontent pour le poste de Shérif sont républicains.
Le Shérif Anderson du Tarrant County qui se présente à sa propre succession pour la 5e fois, a déclaré qu’une fois de plus « Ethan échappe à ses responsabilités », et a rajouté que le système judiciaire n’en n’avait pas fini avec Ethan. Sur son site internet, il proclame même:  « Ethan Couch is going to see what the big boy jail is like ». (Ethan Couch va voir ce que c’est que la prison pour les grands)
De France, le nom de ce Shérif n’évoque pas grand chose. Anderson a été le porte-parole du Département de Police d’Arlington pendant 15 ans, il est co-fondateur de l’Amber Alert, adoptée dans de nombreux pays en cas de kidnapping d’enfant.

Bill Waybourn, qui se présente contre lui affirme que l’affaire Couch a permis au Shérif Anderson d’être sous les feux des projecteurs de façon opportuniste. Waybourn a donc clairement souffert d’un déficit d’images par rapport à Anderson. Il estime qu’Anderson n’est pas assez sur le terrain et que cela explique ses propres appuis. (« if he was out there in the community, I wouldn’t have the endorsements I have »). Sa candidature soutenue par le Tea Party, est aussi appuyée par le Gouverneur Rick Perry et la médiatique Taya Kyle, veuve du snipper Chris Kyle (immortalisé dans le film de C. Eastwood) deux anciens chefs de la police de Fort Worth, la Tarrant County Law Enforcement Association, la Fort Worth Police Officers Assocation et la Arlington Police Association.

Pour autant, les électeurs devront retourner aux urnes. Les candidats n’ont pas été départagés. 
Ethan, le petit garçon trop riche, élevé dans un milieu dysfonctionnel, a créé un débat qui va bien au-delà du fait divers. 
La question que l’on se pose ici, c’est: et si Ethan était né noir et pauvre? 
Et l’on pointe du doigt la justice à deux vitesses, à deux couleurs. 
Certains parlent d’échanges d’argent pour tenter d’expliquer l’inexplicable jugement que la juge Boyd n’a jamais renié.

L’affluenza, le nouveau mal des jolies banlieues américaines proprettes et aisées va-t-il faire partie de l’équation politique pour les Texans?


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