Des animaux et des hommes



Comme tu le sais, j’habite au Texas. Et comme tu l’as peut-être remarqué, je ne suis pas la plus grande courageuse du monde quand il s’agit de bêtes à quatre, six, huit ou mille pattes.
J’adore camper. Sereinement. 
J’aime la nature, le vent dans les arbres, les pieds dans l’herbe, le regard perdu dans le lointain. Déjà à l’époque où nous vivions en France, je rabâchais aux enfants de ne pas soulever de pierres dans les bois et d’éviter de mettre les doigts dans les trous en forêt. Alors au Texas, on est passé à la vitesse supérieure. On regarde où on met les pieds, on écoute un hypothétique chant de crotale aux aguets, on met du spray anti-moustiques et on ne fout plus les pieds à Joe Pool Lake jusqu’à l’hiver prochain.

Un voisin a tué un copperhead (une vipère cuivrée) dans son jardin il y a quelques jours. Apparemment, il y a une recrudescence cette année. Ces serpents sont attirés par les cigales qui chantent la nuit et non pas aux heures les plus chaudes du jour comme par chez nous, en France. Elles ont une taille imposante et font un snack de choix pour les copperheads la nuit venue. D’où l’article de ce journal texan, la semaine dernière qui conseillait: « si vous faites une petite balade nocturne, regardez où vous mettez les pieds ».

En vacances, je ne lâche pas l’affaire. La première année, dans les grands parcs de l’Ouest, j’ai donné pour consigne de fermer la porte de la voiture des qu’on s’en éloignait. J’imagine le serpent vicieux capable d’établir son campement sous un fauteuil douillet en attendant son potentiel repas. La faute à la maitresse de CM1: Je pense que si je n’avais pas lu Riki Tiki Tavi à neuf ans je ne serais pas aussi traumatisée. Le coup du cobra lové sous la cuvette des toilettes m’a choqué à jamais.
Puis, il y a eu les trois nuits de camping de Charleston au bord du lac, dans lequel flottait un bébé alligator. La gérante du camping à qui je demandais si on avait aperçu ses parents récemment m’a répondu: « ils vivent dans un autre lac, plus loin ». Rétrospectivement, je pense qu’elle se foutait de moi. Bref, trois nuits à tenir les enfants éloignés des bords de la tente au cas où le bébé aurait eu besoin d’un encas nocturne. 
Puis, l’arrivée à Nashville et l’épisode des punaises de lit.
Suivi de Memphis, son camping, ses posters « attention aux tiques », « attention aux serpents » tout ça pour écouter des coyotes s’interpeler toute la nuit à la sortie de la tente et finalement se faire piquer par des mouches microscopiques au petit matin. 

Cette année, la destination était le Colorado. 
Première nuit étape à Roswell. Avant de partir, j’avais choisi le Bottomless Lakes State Park pour planter la tente. Mais ça, c’était avant. Avant d’ouvrir la portière et poser le pied à côté d’une mygale morte et de constater que la température était de 44C. L’eau du lac à 34C. Un four sous pyrolyse avec des cancrelats.
On a dormi au motel du coin.
Deux jours plus tard, on a visité le Black Canyon de Gunnison au coeur du Colorado. C’est là qu’on l’a aperçu pour la première fois. 
Il nous a ignoré magistralement. Il se baladait sur la rive opposée de la rivière, nonchalamment. Il a lapé quelques gorgées comme un gros chat douillet, s’est éloigné, puis s’est assis dans l’eau fraiche quelques minutes avant de repartir pour de bon. 
C’était une apparition. C’était le « wow effect » du voyage. La puissance et la beauté de cette énorme bête nous ont laissé sans voix. On était content, on trouvait que la nature était belle. On avait vu LA bête sauvage. L’Ours.
C’est là que j’ai réfléchi finalement à ce dont j’avais vraiment peur. Une sorte de hiérarchie parmi les bestioles qui me foutent vraiment la trouille. Les serpents, l’alligator, les araignées, relégués finalement plus bas.

Puis, on est remonté à la surface, sorti de ce profond canyon, les barres du réseau sont réapparues sur nos téléphones. L’orage menaçait autour des montagnes et promettait d’être violent. On ne savait pas qu’il s’était déjà abattu sur Nice. C’est le texto de ma copine texane, K. qui m’a alerté. « Tu regardes les infos? Appelle tes parents ».

Depuis, j’ai revu ma pyramide des animaux dangereux. 
Le seul qui soit vraiment dangereux, il est sur deux pattes, il est vicieux et tue par plaisir. Mon prof de philo, en terminale, nous a répété plusieurs fois il y a des années de ça « L’homme est un loup pour l’homme ». J’avais pas vraiment saisi l’idée à l’époque et puis, pour être honnête, je m’en foutais un peu. J’étais insouciante comme la plupart des ados de mon âge. Comme ma copine C. que je trouvais super jolie. Elle avait un beau visage et je pensais que si les garçons la regardaient c’est parce qu’elle avait une jolie bouche peinte en rouge, des yeux malicieux et était drôle. Elle souriait tout le temps. 
On avait 17ans. Et on ne savait pas ce que la vie nous réservait. 
Aujourd’hui, C. ne sourit plus. Comme ceux qui ont perdu des êtres chers, elle va égrener les jours et compter des anniversaires fantômes. Elle va assister au spectacle des fêtes de famille chez les voisins et les copains. Elle va imaginer l’avenir de ceux qui ne grandiront pas et ne vieilliront plus. 

Je pense à elle tous les jours et je garde espoir qu’un jour, peut-être, elle sourie à nouveau.







4 thoughts on “Des animaux et des hommes”

  • Sophie, je suis triste de lire ces lignes.la cruauté humaine n'a malheureusement pas de limite. Mes proches sont dans le sud ouest et personne n'a été touché par les attentats mais je suis aujourd'hui en vacances en France sur la côte atlantique et mes enfants s'amusent, surfent, font de la voile, profitent du soleil et j'éprouve un sentiment étrange. Je vis mes vacances françaises comme les années précédentes mais avec seulement un semblant d'insouciance. Je sais que d'autres événements terribles se préparent certainement et que rien ne sera comme avant, que mon pays que j'aime tant, même si je n'y vis plus, sera touché dans chair et que forcément je serai touché dans la mienne. En réalité j'eprouve presque de la culpabilité à vivre le bonheur d'être parmi les miens et de vivre une vie douce quand tout est agité autour de nous. La distance ne doit pas être évidente à vivre pour toi non plus.
    Toutes mes pensées vont vers toi et tes proches qui souffrent parce que même si on ne se connaît pas, il est des sentiments et un pays d'origine qui nous rapprochent. Courage.

  • J'ai commencé ton article en souriant et en imaginant le commentaire que j'allais laisser : "AHAHA trop drôle, je suis un peu pareil je fais gaffe mais quand j'étais à tel endroit, je me suis découverte un peu warrior".

    Et puis j'ai lu la fin et ça m'a ramenée aux attentats de Paris, quand je vivais moi-même à San Francisco et quand j'ai appris que la copine avec qui je vais parfois à des concerts à Paris était au Bataclan. J'ai eu peur, mais je ne réalisais pas, le sol s'est ouvert sous mes pieds mais je ne comprenais pas ce qui se passait. Pas parce que c'était elle, mais ce qui se passait était tout simplement irréel. Des fusillades ? Des morts ? Mais non ! Ah ben si… et M, elle est vraiment allée à ce concert ? Ou elle avait juste envie d'y aller ? Et les téléphones qui sonnent dans le vide, les lignes qui sont coupées, les textos qui s'échangent "on ne sait pas" "on ne sait pas où elle est" "on n'a pas de nouvelles" (merde p… ça y est j'ai envie de chialer) (elle est vivante, mais elle ne pourra plus lever son bras gauche en concert, pas grave, il lui reste le droit qui marche bien comme elle dit, par contre son cousin ne s'en est pas sorti et ses proches sont comme C. maintenant). Malgré tout elle et moi on sort toujours en concert, ensemble quand on peut, pas toujours, et toujours avec insouciance, parce que sinon on donnera raison à ces connards (pardon) (en fait non).

    Au début on culpabilise, comment on peut s'éclater à un concert ou sauter de joie quand on a réservé le prochain voyage quand y'a des gens qui ont perdu leurs enfants à un concert (ou à un feu d'artifice), quand y'a des gens qui ne pourront plus marcher, quand y'en a qui sursautent dès qu'ils entendent un bruit un peu trop fort ? Ben on peut, pour eux, et plutôt deux fois qu'une, parce que encore une fois, si on cède à la peur, "ils" ont gagné, game over. Et ça, pour la France, pour les familles qui ont perdu quelqu'un, pour les blessés à vie, c'est hors de question !

    Bisous (on ne se connait pas mais ça m'a touchée !)

  • Merci Stéphanie. Ton commentaire m'a touché (et ma maman aussi, elle me l'a dit) en effet, on a eu longtemps comme un goût amer dans la bouche. Les vacances, plus silencieuses que d'habitude. Une impression de culpabilité bizarre. Tu as raison, pas question de céder de la peur…

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