Le serpent de Pétugue et le musicien






Je me suis plus d’une fois étonnée de la propension de l’américain à se réjouir de tout et à s’enthousiasmer pour un rien. Etant moi-même de la race des insatisfaits permanents et qui n’ont pas peur de le dire, je suis une fan de ce trait de caractère. 
L’esprit américain est ainsi fait. Il remercie Dieu et son fils en permanence et il est capable de trouver une raison de jubiler jusque dans la date du jour. 
Comme tout ça est reposant et agréable. Côtoyer des inconnus ou des amis qui voient en tout un signe favorable: chaque jour contient une promesse de bonheur. Peu importe par qui elle lui est envoyée. Athée, je ne rechigne pas devant la bonne humeur d’un Texan qui remercie Dieu pour une belle journée d’automne. 
Cette allégresse finit par être communicative et l’on se surprend à vouloir faire comme eux avec plus ou moins de succès. 
Il suffit de lire les commentaires sur les sites d’expats français pour qu’assez rapidement les observations se rassemblent unanimement sur les français de la métropole qui sont des geignards impénitents. Une sorte de point Godwin de l’expat: au plus la conversation est longue, au plus les chances de te faire traiter de râleurs de la métropole augmentent. Et finalement, le non râleur de l’étranger se met à râler contre les râleurs de France.
Toutefois, cet enthousiasme excessif m’incommodait au début surtout lorsque les profs de mon fils (il s’agit des mêmes dont j’ébauchais un début de profil dans mon dernier article) en faisaient preuve à outrance, glorifiant ses  moindres efforts à l’excès alors que je ne voyais que des cahiers dont la tenue aurait donné à n’importe quel instit français l’envie de se crever les yeux avec un feutre rouge. Et oui, mon fils découvrait avec enthousiasme que l’école américaine accorde beaucoup plus de valeur au fond qu’à la forme et que toute réussite est invariablement saluée par une salve d’adjectifs élogieux.
Tout cela dit sans sarcasme, je le souligne.
Aujourd’hui que nous voilà revenus, j’apprécie de vivre au pays de la galéjade, où sortir de chez soi est toujours amusant si on a l’oreille baladeuse. Critiques, moqueries ou constatations navrantes se font dans des envolées lyriques telles, qu’il est difficile de ne pas en rire. J’ai donc troqué l’optimisme forcené pour la malice mystificatrice.
En fait, la victime de mes griefs, parce qu’il y en a une, serait le professeur de trompette du conservatoire. Après m’avoir assuré que la France et les musiciens français qui ne sont pas lui sont des connards, a trouvé que le meilleur moyen de conquérir l’estime et le respect de mon fils, était de lui assener que son prof particulier texan était nul et qu’il nous avait volé sur le tarif horaire, surtout pour que mon fils ait un vibrato à chier. 
Tout ça après qu’il m’ait affirmé qu’il était « ceinture noire de karaté, que sa maison était immense mais qu’une maison immense dans une ville de cons où il est payé une misère ça servait à rien ». Et il m’a assuré qu’il allait « décamper au plus vite de ce pays pour aller vivre dans les Caraïbes parce que là-bas c’est la vraie vie et qu’il serait payé 20 000$ pour faire un concert de temps en temps à Miami et qu’il allait se barrer de ce pays de merde ». 
C’est après sa tirade que je me suis demandée combien de temps mon fils allait le supporter. Ça n’a pas fait un pli sur les chemises de l’individu,  tachées de gras, qui s’écartent au niveau des boutons pour nous laisser apercevoir son énorme estomac velu. Mon fils est revenu dégoûté et a rangé sa trompette depuis trois semaines et refuse de retourner dans le cours de cet odieux personnage à l’ego surdimensionné.
Est-ce un hasard si je repense à Pétugue et son serpent, ce « mostre »  (monstre) énorme qui grossissait au fil du discours, mais qui n’a jamais pris vie que dans les vantardises de ce bêta notoire. 



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